Tête à Tech

Episode 72: Réseaux sociaux nouvel espace public à modérer?

Episode Summary

Dans cet épisode, Awa et Jeremy se posent pour parler de la suppression du compte Twitter de Donald Trump et des réseaux sociaux en tant que nouveaux espaces publics.

Episode Notes

Dans cet épisode, Awa et Jeremy se posent pour parler de la suppression du compte Twitter de Donald Trump et des réseaux sociaux en tant que nouveaux espaces publics.

Envie de discuter? On est dispo sur nos twitter persos @YepItsJeremy et @TechnicallyAwa ou sur @TeteATechShow.

 

De la modération des contenus politique par les réseaux sociaux

Espace public numérique?

 

Episode Transcription

Jeremy: De la modération des contenus politique par les réseaux sociaux.

Tout le monde en parle, la majorité raconte n'importe quoi ou en profite pour pousser son petit agenda politique alors il fallait évidemment couvrir le cas Donald Trump dans un épisode de Tete à Tech. Comme ce sujet touche des sujets que je considère comme sensibles, un message d'intérêt public avant d'attaquer :

Je vais traiter d'un sujet complexé ET compliqué en quelques minutes et à l'oral. Ce que je vais donc dire n'est qu'une vision simple qui ne se vante pas d'être absolue ou dans la justesse.

Tout d'abord, un peu de contexte. Donald Trump, 45eme président des Etats-Unis d'Amérique utilise les réseaux sociaux pour indiquer à demi-mot qu'il conteste les résultats de l'élection présidentielle et appelle tout simplement à une insurrection. Le 06 janvier 2021, quelques milliers de partisans de Donald Trump ont pris d'assaut le Congrès, interrompant le processus démocratique de certification officielle de la victoire de Joe Biden, prochain président des Etats-Unis. Il est à noter que les médias utilisent plusieurs termes, parfois entre-guillemet, parfois non. Coup d'Etat, Tentative de coup d'Etat, Insurrection, sédition, rébellion. Les mots sont importants et ont un sens, si vous êtes aussi confus que moi sur la différence entre chaque terme, je vous invite à prendre quelques minutes sur votre moteur de recherche préféré pour vous faire une opinion sur le terme à utiliser.

Le résultat de cette attaque du Congrès a été d'interrompre le processus démocratique des Etats-Unis pendant quelques heures ainsi que la mort de 5 personnes dont la mort d'un agent de police.

On ne parlera pas du fait que ces partisans sont un amalgame de suprématistes blanc, de conspirationnistes et de libertarien. Ni que cette attaque est soutenue à tous les niveaux du gouvernement américain et dans les branches législative et exécutive. Même si j'en ai envie car les analyses que j'ai pu lire par les médias français sont, pour utiliser un terme technique, COMPLETEMENT PETE DU CUL.

La partie qui nous intéresse est la réaction des réseaux sociaux et de la BigTech slash Silicon Valley slash GAFAM. Alors que la situation dégénérait, le président américain a fait quelques tweets ainsi qu'une petite vidéo appelant au calme mais en gardant toujours un vocabulaire laissant planer le doute sur la légitimité des élections. Pour citer Ryan Mac, Reporter chez BuzzFeed News: Le président Donal Trump a utilisé les réseaux sociaux pour essayer de commettre un coup d'état. C'est aussi simple que ça. Résultat, suspension temporaire ou définitive des comptes sur plusieurs réseaux sociaux. Même Twitch, plateforme de streaming concentré sur le jeu vidéo a suspendu le compte de Trump.

En effet, cela fait des semaines voir des mois que les réseaux sociaux, que ça soit Twitter, Youtube ou Facebook ont finalement décidé de serrer la vis sur le fact-checking du contenu sortant des comptes contrôlés par Donald Trump. Des petits messages ou des petites notes prévenant que les Etats-Unis avaient des lois pour assurer l'intégrité d'une élection. Et il aura fallu une tentative de coup d'Etat pour que ces services privés décident que oui, en effet, tu as beau être président des Etats-Unis, il faut respecter les CGUs et les règles des plateformes.

Quand je lis partout à quel point c'est choquant que des sociétés privées ont autant de pouvoir et que c'est extrêmement dangereux de pouvoir censurer (avec des guillemets) Donald Trump, j'ai envie de hurler. Comme toujours, je sais que je radote sur le sujet mais des gens très intelligents étudient la modération sur les réseaux sociaux depuis des années. Je vais citer le Docteur Sarah T. Roberts, auteur de "Derrière les écrans, Les nettoyeurs du web à l'ombre des réseaux sociaux" : "Il va falloir m'expliquer pourquoi la responsabilité d'avoir un comportement responsable et/ou approprié devrait être plus faible et non plus fort pour le président des Etats-Unis ?" Autrement dit, pendant que tout le monde est choqué de cette soi-disant censure, je suis abasourdi de voir arriver cette sanction aussi tard.

Je suis le premier à aboyer avec les loups sur le pouvoir de la tech et de la Silicon Valley mais ce cas précis m'amène à amener de l'eau dans mon vin. En effet, ces sociétés, qui sont américaines, ont eu le courage (entre guillemet) de couper l'accès aux réseaux sociaux uniquement après qu'ils avaient eu pu s'assurer que le gouvernement américain n'avait plus le pouvoir ou l'envie de les sanctionner. Le futur président est démocrate, la chambre des représentants est en majorité démocrate, le Sénat est démocrate. En 2016, les mêmes technocrates qui applaudissaient la venue de Trump sont les mêmes qui se félicitent d'avoir eu le courage de bannir les comptes de Trump. Qu'est-ce qui a changé ? En 2016, Trump avait le pouvoir. En 2021, il est fini.

La seconde raison est la thunasse. Twitter est capable de modérer les néo-nazis. Ils sont légalement obligés de le faire en Allemagne. Et ils le font. Vous ne savez peut-être pas mais ils ont voulu déployer les algos allemands de modération aux Etats-Unis. Problème : Ça filtrait beaucoup trop les républicains. Facebook a du aussi faire marche arrière sur ces algos de modérations car ça impactait un peu trop l'engagement dans les groupes facebook.

Tout le monde s'intéresse à ce problème car c'est les Etats-Unis, l'Empire Romain actuel, le NUMBER ONE. Mais ça fait des années que la bigtech travaille avec des gouvernements autoritaires. Nous en avons déjà parlé mais Facebook est officiellement impliqué dans l'organisation d'un génocide. Je le répète : l'organisation d'un génocide. Mais tout le monde s'en tape, c'est en Birmanie, surement un pays considéré comme étant un de ces pays de merde pour employer l'expression de Trump.

Quand nous réfléchissons à l'impact des réseaux sociaux sur nos sociétés, arrêtons de se concentrer sur les Etats-Unis. Et arrêtons d'écouter l'avis de l'élite américaine, incapable de réfléchir autrement qu'en regardant son propre nombril. Edward Snowden qui tweet que la décision de retirer le compte de Trump est sans précédent. C'est absolument faux. Une fois que Facebook a été officiellement impliqué dans le génocide birman, ils ont banni des figures politiques majeures de la plateforme. Ils font la même chose avec les politiques de Hezbollah. Oui, Hezbollah a beau être considéré comme un groupe terroriste par les américains, ils ont des députés au Liban.

Mais là où je rejoins l'avis majoritaire, c'est qu'en effet, ces plateformes détiennent trop de pouvoir... et font n'importe quoi avec ça. Pas parce que ça devient leurs responsabilités de jauger ce qui est bien et ce qui est mal. C'est qu'en les rendant responsable de leurs contenus, ils vont simplement modérer à la hache. Et si des personnes impliquées dans des crimes de guerre publient des preuves sur les réseaux, il est important de pouvoir les sauvegarder avant que la modération automatique d'un facebook fasse disparaitre les preuves. Ces sociétés, derrière une fausse volonté à connecter le monde, cherche, comme toutes les sociétés à gagner plus et plus d'argent.

La discussion devrait tourner autour de ça. L'hégémonie de la bigtech et le besoin de créer une concurrence saine. Mon dieu, je sonne comme un capitaliste. Parlons du besoin de transparence. Examinons ces problèmes à un niveau mondial. Et si vous êtes intéresse pour creuser ce sujet, le prochain livre de Jillian York "The future of Free Speech under Surveillance Capitalism" traite du sujet. Sortie en Mars 2021.

 

Awa: Espace public numérique

Je ne sais pas toi, mais moi je suis en pleine dépression hivernale. Le manque de soleil, le changement climatique, la pandémie mondiale, la mauvaise gestion de la vaccination, les bombardements de mariage au Mali, les coups d'état de l'autre côté de l'océan. Je ne comprends pas pourquoi je n'arrive pas à m'en sortir en vrai 🤔

Si on n'a pas sorti d'épisodes depuis autant de temps, c'est de mon fait. Globalement j'ai cette impression de "que puis-je dire sur la situation actuelle 1 qui n'a pas déjà été dit et 2 qui ne va pas faire me déprimer encore en affrontant la réalité".

J'aimerai vraiment ne pas vivre des wildest moments tous les jours.

Y'a tellement de sujets différents à aborder qui s'imbriquent tous les uns dans les autres. J'en avais 3 au choix :

Déjà je veux parler de réseaux sociaux comme espace public dans le sens appartenant à la communauté, ou d'un service rendu par une entreprise privée. Bien sûr, faudra rajouter le notion de liberté d'expression dans tout ça. 

Facebook et WhatsApp qui mentent ouvertement aux gouvernements partout et qui ne voient aucune conséquence à leurs actes 🤷‍♀️ Pourquoi arrêter de mentir quand il n'y a pas de conséquences au mensonge

La quadrature et le conseil d'état, le crossover le plus ambitieux de la décennie qui nous fait un cadeau de noël contre la préfecture. Même conseil d'état qui approuve le fichage des militants (comment se définit militant)

Qu'est-ce que l'espace public, Jeremy. T'es-tu déjà posé la question.

Je te demande parce que depuis quelques temps, tout le monde semble dire que les réseaux sociaux sont un espace public où tout le monde devrait pouvoir exposer ses idées tranquillou bilou. Un espace de débat où la liberté d'expression devrait régner sans contrainte.

Attends, attends on me dit dans l'oreillette que ça c'est le discours des 10 derniers jours. On me dit dans l'oreillette, qu'il n'y a pas si longtemps, une certaine loi Avia était défendue bec et ongle pour par ceux qui tiennent ce discours aujourd'hui.

Je m'emballe. Repartons donc du début, qu'est-ce que l'espace public. En philosophie et en SHS la notion d'espace publique correspond et je cite Jurgen Harbermas "le processus au cours duquel le public constitué d'individus faisant usage de leur raison s'approprie la sphère publique contrôlée par l'autorité et la transforme en une sphère où la critique s'exerce contre le pouvoir de l'État".

Même si cette définition d'Habermas n'est pas partagée par tous les courants des SHS, elle reste fondamentale dans la compréhension que nous en avons eu pendant tout le 20ème et maintenant 21ème siècle.

L'espace public est aussi, voire d'abord, une notion en urbanisme. Un espace physique qui garantit les droits et libertés des citoyens dans le domaine public, dont la liberté de circulation, de manifestation, de parole, d'expression, de commercer, etc.

L'espace public est donc règlementé par le pouvoir public (l'état) dans lequel les individus peuvent échanger, s'exprimer et se rassembler pour former un contrepouvoir.

Peut-on donc considérer twitter comme l'espace public ? C'est cette hypothèse qui est avancée par Cédric O, Secrétaire d'Etat chargé du numérique.

Après la suspension de D.Trump, Cédric O a twitté

https://twitter.com/cedric_o/status/1347841113521053701?s=20

Plusieurs choses m'ont fait réagir dans son tweet :

1 j'ai dû chercher prophylacie. C'est un processus préventif en médecine pour éviter la propagation ou l'aggravation d'une maladie. Il n'y a rien de préventif dans le fait de supprimer le compte d etrump 2 semaines avant la fin de son mandat.

Ces espaces ne rassemblent pas des citoyens, mais des utilisateurs. Quand je me connecte à twitter, ce n'est pas en tant que citoyenne (d'ailleurs citoyenne d'où) mais en tant qu'utilisatrice. J'ai regardé les cgu de twitter pour la première fois et il n'est jamais cité la notion de citoyenneté. Est-ce que quand je vais sur le site de l'assurance maladie, j'y vais en tant que citoyenne?

Le conseil d'état définit la citoyenneté comme le droit de participer aux décisions relatives à la communauté politique. Ils disent que le concept a une définition changeante au cours des années et des sociétés, mais globalement, la citoyenneté repose autour de 3 principes dans les sociétés occidentales :

La reconnaissance des droits et devoirs par une entité politique

La capacité à s'extraire de ses intérêts personnels et à décider pour l'intérêt général

La liberté. On est en France, 1789. Déclaration des droits de l'homme toussa toussa

En fait, ce tweet de Cédric o et les derniers essais législatifs de la macronie, ouvre pour moi une énorme boite de pandore qui me fait mal à la tête juste à l'idée d'y penser.

Les réseaux sociaux sont gérés par des entreprises privées. Privées. Comme tu l'as dit, quand elles veulent elles se plient aux lois des pays dans lesquels leurs outils sont utilisés.

J'ai l'impression que ce qu'essaye de faire le gouvernement, c'est déléguer une partie de ses responsabilités à ces entreprises.

1- La lutte constante contre l'anonymat en ligne, sujet préféré des politiques. Cela voudrait-il dire qu'il faut que ces entreprises privées vérifient nos identités avant d'y avoir accès ?

2- On reproche à Twitter ce que défendait la loi Avia. Pour rappel, La proposition de loi était destinée à retirer des contenus terroristes et pédopornographiques de n'importe quel site et les contenus haineux et pornographiques sous 24 h des principaux réseaux sociaux, des plates-formes collaboratives et des moteurs de recherche. Tout cela bien sur sans jamais qu'il y ait l'intervention d'un juge.

Quelle est donc la solution ? Faire un twitter souverain auquel on accèderait avec France Connect et sur lequel ma photo de profil serait la photo surexposée de photomaton qu'il y'a sur ma carte de séjour ?

Le fait que le secrétaire d'état au numérique fasse d'aussi gros amalgame sur le sujet. Ça me désespère.